L’IA saura bientôt tout. Faut-il encore faire des études ?
La connaissance devient abondante. La capacité à penser, elle, devient la véritable rareté.
Jusqu’à récemment, la stratégie des étudiants était relativement simple.
Choisir un domaine.
Faire des études.
Obtenir un diplôme.
Trouver un emploi.
L’intelligence artificielle est en train de bouleverser tout ce modèle.
Les connaissances deviennent accessibles partout, même sans abonnement.
Des requêtes ou des problèmes complexes sont désormais résolus en quelques secondes.
Les métiers changent rapidement. Certains réussiront à se transformer, d’autres disparaîtront.
Pour la première fois, personne ne peut dire quelles études permettront de construire un avenir serein..
Comme professeur, je vois de plus en plus d’étudiants et de parents se poser la question :
Faut-il encore faire des études ? Comment éviter d’être laissé de côté ?
Dans cet essai, je vais défendre une idée contre-intuitive : plus l’intelligence artificielle progresse, plus les études deviennent importantes, à condition de comprendre le véritable objectif des études.
Le problème est que la plupart des étudiants se préparent encore pour un monde qui est en train de disparaître.
Je vais expliquer pourquoi, puis vous montrer comment repenser vos études pour développer les capacités qui resteront précieuses, quel que soit le monde qui nous attend.
L’intelligence artificielle est apparue et s’est intégrée à notre quotidien en quelques mois.
Pour la première fois dans l’histoire, chacun a accès, souvent gratuitement, non seulement à une immense quantité de connaissances, mais aussi à un outil capable de les articuler, de raisonner et de résoudre des problèmes de plus en plus complexes.
L’IA change notre quotidien, notre manière de chercher des informations, de jouer, d’écrire ou de programmer. ChatGPT sert à cuisiner, rédiger un e-mail, résoudre un problème relationnel, préparer un voyage, gérer son quotidien ou simplement se divertir.
Dans le monde professionnel, les conséquences sont beaucoup plus profondes.
Une seule personne aidée d’IA peut maintenant accomplir le travail qui nécessitait plusieurs collaborateurs. Des tâches expertes sont réalisées en quelques secondes.
Dans mon cas, la préparation de mes cours, l’analyse de mes données de recherche et la rédaction de mes articles ont complètement changé. Ce qui me demandait parfois plusieurs mois peut désormais être réalisé en quelques jours. Je me demande souvent comment je faisais auparavant. Revenir en arrière me paraît presque impossible. Je n’envisage même plus de réaliser certaines tâches sans IA.
Les métiers évoluent rapidement et profondément. Les stratégies qui permettaient autrefois d’accéder à un emploi ne sont plus adaptées. Choisir un métier, faire des études, obtenir un diplôme puis exercer la même profession pendant plusieurs décennies ne constitue plus une approche viable.
Les premiers touchés sont les étudiants et leurs parents. Arrivés en âge, ils doivent prendre des décisions et investir plusieurs années, beaucoup d’énergie et souvent beaucoup d’argent dans une formation dont personne ne peut garantir la valeur à long terme. Ils ne savent plus quelles études choisir ni comment construire une carrière durable.
Le problème n’est pas seulement que l’intelligence artificielle transforme le travail.
Le problème est qu’elle transforme les critères qui permettent de réussir.
Les règles du jeu ont changé.
Et lorsqu’on continue à jouer avec les anciennes règles, on prend de mauvaises décisions.
Si ChatGPT répond déjà à presque toutes nos questions, beaucoup en concluent que faire des études devient une perte de temps, d’énergie et d’argent.
Cette conclusion paraît logique. Après tout, pourquoi passer plusieurs années à apprendre alors qu’une intelligence artificielle peut répondre à presque tout en quelques secondes ?
Je pense pourtant que cette vision est fausse, voire dangereuse.
Plus l’intelligence artificielle progresse, plus, au contraire, les études deviennent importantes.
L’IA déplace la valeur.
La simple possession de connaissances perd de sa valeur économique.
Ce qui reste difficile et rare, c’est de savoir quoi produire, pourquoi, pour qui, et si le résultat est bon.
Autrement dit : choisir, juger, décider et prendre des initiatives.
L’IA sait beaucoup. Elle exécute très bien.
Mais quelqu’un doit encore :
choisir le problème ;
fixer les objectifs ;
arbitrer ;
prendre des initiatives ;
assumer les conséquences.
La création de valeur repose sur différents niveaux de compétences :
Les connaissances permettent de répondre.
La compréhension permet d’expliquer.
Le jugement permet d’évaluer.
La décision permet d’agir.
L’initiative permet de créer.
Plus l’IA prend en charge les premiers niveaux, plus les suivants deviennent précieux.
La connaissance correspond donc à la base, au point de départ. Elle n’est plus ce qui vous distingue.
Autrement dit, la rareté ne se situe plus dans le fait de savoir. Elle se situe dans la capacité à en faire quelque chose.
L’intelligence artificielle ne change pas cette réalité. Elle la rend simplement plus visible.
Si ce sont ces capacités qui créent désormais la valeur, alors la véritable mission des études n’est plus de transmettre des connaissances mais de former des personnes capables de raisonner, de juger, de décider, de créer… et d’apprendre tout au long de leur vie.
Si la valeur se déplace vers la compréhension, le jugement et l’initiative, alors il faut se demander quelle est la véritable mission des études.
Malgré ce que beaucoup d’entre nous ont vécu, la véritable valeur des études n’a jamais résidé dans la simple accumulation de connaissances.
Dans la pratique, beaucoup d’étudiants finissent pourtant par réduire leurs études à ce que les examens récompensent : accumuler des connaissances et les restituer.
Les études ne devraient pas produire des encyclopédies. Elles devraient former des esprits.
C’est un peu comme le conservatoire. Personne n’y entre pour apprendre le solfège. Le solfège est indispensable, mais il n’est qu’une première étape. Le véritable objectif est de former un musicien capable d’interpréter une œuvre, de développer sa sensibilité, son goût, sa créativité et, parfois, d’en composer de nouvelles. La technique est le socle. Elle n’est pas la finalité. Personne ne confond un grand musicien avec quelqu’un qui connaît parfaitement le solfège.
Les études devraient fonctionner de la même manière.
Les connaissances sont le solfège des études. Elles constituent la matière première à partir de laquelle on apprend à raisonner, juger et décider.
Il serait néanmoins dangereux de conclure que les connaissances ne servent à rien.
C’est l’inverse.
On ne peut ni comprendre, ni juger, ni décider dans un domaine que l’on ne connaît pas.
L’IA peut répondre à vos questions. Elle ne peut pas vous donner l’expérience intellectuelle qui permet de poser les bonnes.
Les connaissances sont le point de départ. Former un esprit reste la véritable finalité.
En théorie, oui. Il n’a jamais été aussi facile d’apprendre seul, d’être autodidacte.
Il y a beaucoup de livres, de vidéos, de formations gratuites. Une intelligence artificielle peut devenir un excellent professeur particulier, un tuteur patient ou un partenaire de réflexion. Elle est disponible à toute heure, ne se fatigue jamais et répond à presque toutes les questions.
Mais cette facilité cache un piège.
Chaque fois que vous bloquez, une réponse est accessible en quelques secondes. Un simple clic suffit pour contourner une difficulté, obtenir la solution ou demander une explication supplémentaire.
Pourtant, ce sont précisément ces moments d’hésitation, de frustration, de recherche et d’erreur qui construisent la compréhension.
Cette intuition est bien connue des chercheurs en psychologie cognitive. Robert Bjork parle de desirable difficulties, les “difficultés souhaitables”. Les stratégies qui rendent l’apprentissage plus exigeant, comme chercher une solution avant de la regarder ou tenter de se souvenir d’une information avant de relire son cours, donnent souvent l’impression d’apprendre moins vite. Pourtant, elles produisent une compréhension plus profonde et une mémoire plus durable mais au prix d’un effort et d’un inconfort plus grands.
L’IA réduit la difficulté pour obtenir une réponse. Elle ne réduit pas la difficulté d’apprendre.
Plus les réponses deviennent faciles d’accès, plus l’effort intellectuel devient un choix. Résister à la tentation de demander la solution demande une discipline remarquable. C’est souvent beaucoup plus difficile qu’on ne l’imagine.
C’est précisément là que les études retrouvent une partie de leur valeur. Une bonne formation ne se contente pas de donner accès aux réponses. Elle organise les difficultés. Elle propose des problèmes de complexité croissante, apporte du feedback, corrige les erreurs et pousse l’étudiant à réfléchir avant de répondre.
Je suis convaincu que l’université et les grandes écoles restent parmi les meilleurs endroits pour développer ces capacités.
Pas parce qu’elles détiennent les connaissances. Elles sont désormais accessibles partout.
Mais parce qu’elles construisent un environnement d’apprentissage.
Les études ne vous apportent pas seulement des connaissances.
Elles organisent les conditions dans lesquelles l’apprentissage devient plus efficace.
Et c’est peut-être leur plus grande valeur aujourd’hui.
Dans un monde où l’intelligence artificielle supprime de plus en plus de contraintes, les études préservent et organisent les difficultés dont votre intelligence a besoin pour grandir.
Des enseignants qui choisissent les bonnes difficultés au bon moment.
Des camarades qui confrontent vos idées et stimulent votre progression.
Des projets qui vous obligent à aller jusqu’au bout.
Des échéances qui empêchent de remettre le travail à plus tard.
Des retours réguliers qui corrigent vos erreurs et accélèrent vos progrès.
Apprendre seul signifie être responsable de tout : choisir son programme, maintenir sa motivation, évaluer ses progrès, décider quand persévérer et quand changer d’approche.
Concevoir une progression adaptée, savoir quand laisser un étudiant chercher, quand intervenir, comment développer progressivement son autonomie et son esprit critique constituent des compétences à part entière.
Cela ne signifie pas que l’université soit parfaite.
Elle devra évoluer profondément.
Mais son principe reste extraordinairement pertinent.
Encore faut-il utiliser cet environnement correctement.
Beaucoup d’étudiants arrivent dans le supérieur avec une stratégie apprise pendant quinze ans : identifier ce qui tombera à l’examen, le mémoriser et obtenir la meilleure note possible.
Cette stratégie permet souvent d’obtenir de bonnes notes. Mais elle ne développe pas les capacités qui deviennent les plus précieuses lorsque l’intelligence artificielle prend en charge une partie de l’exécution.
Les études ne devraient plus être pensées comme une préparation aux examens.
Elles devraient devenir un entraînement intellectuel.
Les études supérieures devront évoluer en profondeur.
Moins de restitution.
Plus de projets.
Plus de problèmes ouverts.
Plus de débats.
Plus de retours.
Plus d’initiatives.
Cette transformation ne concerne pas seulement les établissements. Les étudiants devront eux aussi changer.
Ils ne pourront plus être de simples consommateurs de cours.
Ils devront devenir les principaux acteurs de leur formation et utiliser l'intelligence artificielle pour développer leur intelligence, plutôt que pour remplacer leur effort intellectuel.
Car réfléchir est difficile.
Plus l’intelligence artificielle rend l’exécution facile, plus la capacité à réfléchir devient rare.
Et ce qui est rare crée de la valeur.
Si vous ne deviez retenir qu’une seule idée de cet essai, ce serait celle-ci :
Votre objectif n’est plus d’accumuler des connaissances. Il est de développer votre autonomie intellectuelle. Ca vous permettra d’apprendre, de comprendre, de décider et de vous adapter tout au long de votre vie.
Voici ce que je vous recommande de faire dès maintenant.
Si vous ne changez qu’une seule chose après avoir lu cet essai, changez votre définition de l’apprentissage.
Votre objectif n’est plus de mémoriser des informations jusqu’au prochain examen.
Il est de transformer durablement votre manière de penser, de décider et d’agir.
Cherchez moins à retenir davantage et davantage à raisonner, expliquer, relier les idées et résoudre des problèmes.
J’ai rédigé d’autres essais sur ces sujets.
Ne choisissez pas uniquement un diplôme ou une formation, formez-vous volontairement.
Demandez-vous plutôt si la formation que vous envisagez va vous aider à :
apprendre à réfléchir ?
résoudre des problèmes difficiles ?
être confronté à des idées nouvelles ?
développer votre autonomie et votre jugement ?
Choisissez un domaine qui vous intéresse réellement et qui vous donnera envie de progresser pendant plusieurs années.
Ne lui demandez pas de faire le travail à votre place, demandez-lui de vous aider à progresser.
Dès votre prochaine séance de travail, demandez à l’IA de vous poser cinq questions au lieu de lui demander un résumé.
Faites-lui expliquer un concept autrement.
Demandez-lui de vous poser des questions.
De critiquer votre raisonnement.
De jouer l’avocat du diable.
De vous proposer des exercices.
De vous guider sans vous donner immédiatement la réponse.
L'IA peut probablement être le meilleur professeur particulier que nous ayons jamais eu.
Les capacités intellectuelles ne se développent pas en consommant du contenu.
Elles se développent en essayant de faire des choses difficiles.
Choisissez des projets qui vous obligent à raisonner, expérimenter, échouer, recevoir un retour et recommencer.
Voyages, sports, humanitaire, développement d’applications, etc.
Chaque difficulté que vous surmontez renforce votre compréhension, votre jugement et votre capacité à résoudre les problèmes suivants.
Ne demandez pas immédiatement la solution.
Essayez.
Faites une hypothèse.
Défendez votre raisonnement.
Puis utilisez l’IA pour le tester.
Le diplôme ne sera plus la fin de votre formation.
Il n’en sera que le début et c’est bien.
Les métiers évolueront. Les outils évolueront. Les connaissances évolueront.
Votre principal avantage sera votre capacité à apprendre plus vite que les changements qui vous entourent.
L’intelligence artificielle transforme profondément le monde du travail.
Votre meilleure stratégie n’est pas d’essayer de la rattraper.
C’est de former votre esprit qui vous permettra d’évoluer avec elle, toute votre vie.
Les connaissances deviendront de plus en plus accessibles. Votre capacité à apprendre, elle, restera toujours rare.
Beaucoup pensent que l’intelligence artificielle rend les études inutiles.
Je pense exactement l’inverse.
Elle nous oblige enfin à nous demander pourquoi nous étudions réellement.
Les générations précédentes pouvaient encore espérer apprendre un métier puis l’exercer pendant trente ans.
Cette époque se termine.
Vous aurez probablement plusieurs métiers, plusieurs outils, peut-être plusieurs carrières.
Dans ce monde, il devient moins important de savoir exactement ce que vous utiliserez dans vingt ans que de développer la capacité à apprendre, raisonner et vous adapter tout au long de votre vie.
La connaissance devient abondante.
La formation intellectuelle, elle, devient plus précieuse que jamais.