À l’université, tout le monde a un plan. Peu savent s’il est réaliste.
Pourquoi l’incertitude en première année est souvent un atout
Ils ont tous un plan. Pas vous.
Vos amis de lycée sont en prépa pour faire des écoles d’ingénieurs, votre cousine fait du droit, la fille à votre gauche veut devenir médecin depuis le CM2. Le type au fond de l’amphi a déjà un plan sur cinq ans, et des relations.
Vous, vous êtes là parce qu’il fallait bien choisir quelque chose.
Vous avez choisi d’étudier une matière qui vous plaît, mais vous n’avez pas de projet qui vous accroche. Et vous attendez de trouver.
Vous savez secrètement que vous pouvez faire mieux que les autres quand ça vous intéresse. Mais là, c’est tiède, vous n’avez pas d’appel particulier. Vous attendez de trouver l’inspiration.
Voilà le problème : cette révélation n’arrivera jamais. La clarté ne précède pas l’expérience, elle en découle. Les premières années de licence sont l’opportunité de construire un projet réaliste et cohérent.
Ce qui veut dire que votre première année n’est pas une menace, c’est une occasion pour expérimenter.
Laissez-moi vous montrer pourquoi, puis je vous donne quatre stratégies pour en faire votre avantage.
Attendre de savoir : pourquoi la "vocation" est un mythe et quels sont les risques réels d’attendre l’inspiration.
Les intérêts naissent du réel : pourquoi vous ne pouvez pas anticiper ce que vous allez aimer sans expérimenter.
Sortir de l’incertitude : 4 stratégies concrètes pour transformer votre première année en avantage compétitif.
La pression est réelle, à la fois pour les étudiants et leur entourage. La question « Qu’est-ce que tu vas faire l’année prochaine ? » revient en permanence.
Tout le monde demande : la famille, les amis, les profs, les voisins. Et c’est sans parler des conseils non sollicités, des comparaisons avec les autres et des jugements plus ou moins explicites.
La question de ce que vous voulez faire n’est pas innocente, ni légère. Elle masque la crainte ou l’anxiété des proches. Leur véritable question est de voir si votre avenir est assuré, si vous allez vous en sortir, comment vous vous caserez dans la société, où vous serez sur l’échelle sociale, si vous serez en sécurité. La crainte est de vous voir piétiner, ne pas trouver, rester dans des jobs précaires. Ils sont inquiets, peut-être parce qu’ils tiennent à vous, peut-être parce qu’ils ont peur pour eux aussi.
Vous aimeriez leur répondre un truc ferme, avoir un projet qui impressionne, une envie, une vision, être motivé, mais non, vous ne savez pas.
Et en même temps, le temps passe, les décisions doivent être prises, les filières, les options, il faut choisir un type de formation, un parcours, la localisation, les options. Les parents poussent comme ils peuvent, mais leur vie n’est pas la vôtre et leurs conseils ne vous aident pas à trouver ce dont vous avez envie.
Vous finissez par choisir la première année qui vous déplaît le moins parce qu’il faut bien faire quelque chose.
Vous n’êtes pas seul. Je vois ces étudiants chaque année, en première année surtout.
Je suis professeur. Avec le temps et les accompagnements, j’ai appris à distinguer deux grands types d’étudiants un peu perdus.
Certains n’arrivent pas à trouver ce qu’ils veulent faire. Rien ne les inspire vraiment. Ils n’ont pas d’envie, ni de vision bien définie. Ils ne se projettent pas dans le futur. Ils attendent que l’envie, la vocation, l’appel, la motivation ou l’intérêt se développent. Ils n’ont pas eu le déclic. Parfois, ça se produit lors de la rencontre avec un prof charismatique ou une matière particulière ; ils le savent et ils attendent leur « Cercle des poètes disparus ».
Et puis il y a ceux qui sont dans la situation inverse : ils sont confrontés à l’embarras du choix. Ils aiment tout, ils ont envie de tout, et comme ils ne savent pas exactement ce qu’ils veulent dans le futur, chaque choix est un déchirement. Ils avancent en restant le plus généraliste possible. C’est un peu comme l’âne de Buridan qui est placé entre un seau d’eau et une botte de foin et qui finit par mourir de faim et de soif, incapable de choisir. À force, ils ne choisissent rien, ou alors ils laissent le temps choisir pour eux.
Au final, les deux types d’étudiants sont confrontés aux mêmes difficultés : le temps passe, les opportunités aussi, et ils sont toujours dans l’attente que la motivation vienne.
Ils ont souvent des notes assez moyennes alors que la majorité d’entre eux est tout à fait capable de réussir. Mais ils réussissent moins bien parce qu’ils manquent de motivation. Ils n’ont pas de projet pour catalyser leurs capacités.
Mais quand on ne sait pas, attendre la révélation est rarement une stratégie payante. À moins que vous ne rencontriez d’un coup le prof miracle ou le sujet qui vous passionne, rien ne se passera.
Et pendant que vous hésitez, le temps passe, vous ne prenez pas de décision. Vous choisissez au fur et à mesure en fonction du feeling sur le moment. Les possibilités diminuent et, avant que vous ne vous en rendiez compte, le hasard et la société auront choisi votre orientation.
Attendre de savoir est le meilleur moyen de sortir des études avec un diplôme qui ne vous ressemble pas et qui ne vous servira pas. Dans le pire des cas, vous ressortirez sans rien.
Et si vous pensez que j’exagère, regardez les chiffres : parmi les bacheliers entrés en L1 en 2020, seulement quatre sur dix ont obtenu leur licence en trois ou quatre ans. Ministère de l’Enseignement supérieur ; un article du Parisien Étudiant souligne que 30 % des étudiants inscrits en Licence finissent par abandonner totalement l’université avant même d’obtenir leur diplôme
Attendre n’est pas une solution viable. Il vaut mieux tenter des choses, quitte à se tromper, que de rester dans des choix tièdes.
Avant d’aller plus loin, un mot sur ceux qui savent ce qu’ils veulent faire.
C’est toujours chouette à voir, des étudiants motivés et qui ont un but. C’est un plaisir de les voir réussir et atteindre leurs objectifs.
Mais j’ai vu beaucoup d’étudiants confondre fantasme, vocation et stratégie de carrière, pour finalement être déçus.
Je repense souvent à un étudiant de première année que j’avais en TD en biochimie. A la fin de la dernière séance, j’engage la conversation sur son projet. Il me répond très enthousiaste qu’il veut faire chercheur en biologie marine, il avait déjà tout planifié, la licence, les options, le master, le doctorat. Mais j’ai dû l’avertir que son projet sera particulièrement difficile, pour ne pas dire impossible. Les laboratoires et chercheurs en biologie marine sont rares et les candidats nombreux. Le marché de l’emploi dans le domaine est saturé et seuls les étudiants exceptionnels y arrivent, après des années de galère. Son plan n’était pas réaliste, je l’ai aidé à reprendre tout son projet de zéro pour construire une alternative viable.
Je dois avouer que j’ai réagi à cette situation car j’ai été dans la même situation, je voulais aussi faire de la biologie marine, jusqu’à ce qu’un prof nous avertisse des difficultés pour intégrer ce domaine.
Le tout n’est pas d’avoir un projet motivant, il faut aussi qu’il soit accessible, réalisable et que vous soyez informé autant que possible de ses aboutissants.
La réalité professionnelle peut aussi être différente de ce qu’ils attendaient. Et c’est normal, il est difficile de se rendre compte à l’avance des réalités d’un métier.
Se projeter est une chose, être averti en est une autre. Les reconversions en début de carrière sont très fréquentes.
Je crois qu’au final, je suis plus serein pour un étudiant qui a identifié quelques envies mais qui doute et explore, que pour un étudiant trop sûr de lui, qui risque de s’enfermer dans un fantasme.
Mais pourquoi est-il si difficile de trouver sa voie ?
Savoir ce que vous voulez faire n’est pas un concept abstrait, c’est un produit dérivé de l’action. Si vous êtes bloqué, c’est simplement parce que vous manquez de données, vous ne savez pas bien ce que vous aimez.
Le cerveau ne peut pas anticiper ce qu’il ne connaît pas. C’est comme le goût des aliments : avant d’avoir essayé, vous ne pouvez pas savoir si vous allez aimer. J’ai appris à aimer le café : je n’aimais pas ça, et maintenant j’adore. On ne découvre pas ses goûts en réfléchissant dans sa chambre, on les découvre en goûtant les plats.
Appliquez cette logique à vos études : abandonnez le fantasme de la vocation qui apparaît magiquement et acceptez que l’envie, l’intérêt et la passion se développent au contact de la réalité.
Vous n’avez pas besoin de savoir avec précision ce que vous allez faire pour avancer.
Les phares d’une voiture n’éclairent pas la destination à 500 kilomètres. Ils éclairent juste devant le capot, et ça suffit pour traverser un pays. Attendre d’avoir identifié l’envie et d’être motivé pour s’engager activement n’est pas une attitude productive.
Il vaut mieux commencer quelque part, doucement, essayer des choses et recueillir l’information, trouver les opportunités, voir s’il y a des choses qu’on aime et identifier ce qu’on n’aime pas.
La raison pour laquelle on ne peut pas trouver facilement son orientation est simple. Le cerveau ne peut pas imaginer ce que vous ne connaissez pas.
Vous ne pouvez pas vous projeter dans le futur si vous n’avez pas suffisamment d’éléments pour imaginer comment ce serait.
Entre fantasme et réalité, la différence peut être décevante. Méfiez-vous de votre imagination : ce n’est pas un simulateur fiable, c’est un projecteur de clichés et de stéréotypes que vous avez appris dans les séries, les films, vos rencontres, etc.
La confrontation à la réalité est le meilleur guide. Essayer, explorer, découvrir des choses nouvelles, c’est ça qui vous donnera des informations. Ce que vous aimez, ou pas, ce qui fonctionne, ou pas, ce qui correspond à vos attentes, ou pas.
En sciences, une hypothèse infirmée n’est pas un échec. C’est une donnée. « Je n’aime pas le droit » n’est pas un échec. C’est une information que vous n’aviez pas avant.
La seule erreur réelle, c’est de ne pas essayer. Rester immobile par peur de se tromper, c’est la meilleure façon d’échouer avant même d’essayer. Comme le disait Francis Bacon : « La vérité émerge plus facilement de l’erreur que de la confusion. »
Même une année « ratée » produit quelque chose. Ce n’est pas un échec. C’est une donnée d’orientation. Ce cursus ne leur convenait pas. Et parmi les étudiants qui quittent la fac en première année, la moitié en retire des connaissances générales, et un tiers une meilleure connaissance de soi (https://www.cereq.fr/sortants-universite-abandon). Ce n’est pas rien.
Si l’action produit la clarté, que pouvez-vous faire et quelles stratégies adopter pour découvrir le plus vite possible et avec le moins de risque, dès la première année ?
Cette section décrit les 4 stratégies que je recommande régulièrement à mes étudiants pour sortir du statu quo de l’indécision. Elles viennent de chercheurs qui ont passé des années sur la question. Je vous les traduis en actions concrètes.
Et pour ceux qui pensent que ça fait beaucoup de choses à faire en plus des cours, je pense que c’est plus une question de mindset et d’attitude, d’être curieux et d’explorer. C’est tout aussi important que les cours. Trouver le projet qui vous correspond vous évitera de perdre des années pour obtenir un diplôme que vous n’utiliserez pas.
La première stratégie, issue du livre « Designing Your Life » de Burnett & Evans, consiste à se concentrer sur l’acquisition d’informations en direct, venant du monde réel. Cela permet d’éviter les suppositions, les croyances et les stéréotypes des médias.
Ils insistent sur le fait de questionner directement des gens qui savent. Une discussion directe de 20 minutes avec quelqu’un du domaine peut vous donner plus de pistes que trois mois de recherches et d’hésitations. Interrogez un prof, un voisin, un étudiant des années supérieures, ou prenez n’importe quel contact. Posez des questions, demandez des conseils, même si ce n’est pas directement dans une direction qui vous inspire. Allez au salon des métiers, projetez-vous dans les différentes possibilités, ça ne coûte rien. Discutez avec les participants.
Obtenez l’information directement, ne croyez pas savoir !
Je n’avais pas compris l’importance de poser des questions quand j’étais étudiant. Sûrement par timidité et parce que je pensais savoir. Je ne me rendais pas compte que la majorité des gens sont hyper contents de partager leur expérience et leur point de vue. Et je ne savais pas à quel point une information venant du monde réel vaut mieux que des idées supposées. Simplement engager une conversation et faire part de ses hésitations suffit.
Une autre approche est de réaliser un test à partir d’une intuition, Burnett & Evans parlent de prototypage. Si vous avez envie de faire de la biologie végétale ou de l’ingénierie, essayez un stage, ne serait-ce que d’une journée, demandez une visite dans un labo, trouvez un projet associatif ou collaboratif sur internet pour voir si ça vous plaît. Il y a toujours moyen de tester et de recueillir de l’information et d’expérimenter à partir de la vraie vie, plutôt que de croire savoir.
La seconde stratégie consiste à activer la sérendipité. La sérendipité est la capacité de faire une découverte inattendue et fructueuse par hasard, combinée à l’esprit d’observation pour en comprendre la valeur.
On ne peut pas gagner au loto sans acheter de ticket. Louis Pasteur disait : « La chance ne sourit qu’aux esprits préparés. » La chance se provoque.
Activer la sérendipité c’est augmenter vos chances en augmentant votre surface de contact avec les opportunités.
Adapté à l’orientation à l’Université, ça veut dire augmenter les points de contact avec le monde réel. Une visite de musée organisée pour les étudiants, une soirée au théâtre, une journée portes ouvertes, les rencontres organisées par le service d’orientation de la fac... Dites oui à la conférence qui n’a rien à voir avec votre filière. Parlez à l’étudiant en échange qui vient d’un pays que vous ne connaissez pas. Envisagez un Erasmus. La sérendipité, c’est découvrir de nouvelles choses, faire de nouvelles rencontres, s’ouvrir des possibilités.
Un point qui freine beaucoup d’étudiants, c’est de penser qu’il faut avoir un projet linéaire, que savoir ce que vous voulez faire va vous permettre d’avoir un projet cohérent. Beaucoup d’auteurs soutiennent l’inverse, par exemple Mark Savickas. Il démontre dans son article « Construire sa Vie » que le profil des étudiants n’est pas figé et adapté à des cursus précis. Il soutient une vision plus fluide de l’éducation, qui se construit progressivement et qui ne prend sens qu’à la fin.
C’est ce que dit aussi Steve Jobs dans son discours de Stanford : « You can’t connect the dots looking forward; you can only connect them looking backward. » (« Vous ne pouvez pas relier les points en regardant vers l’avant ; vous ne pouvez les relier qu’en regardant en arrière. »).
Cette vision soulage les études. La question passe de « Que dois-je faire pour trouver un boulot à la fin de mes études ? » à « Quelle est la bonne opportunité à saisir maintenant ? ».
Enfin, il y a une stratégie que j’affectionne particulièrement, issue du livre de Cal Newport « So Good They Can’t Ignore You ». Il soutient que la satisfaction au travail provient de l’autonomie et de la capacité à exprimer son savoir-faire et son expertise.
C’est la satisfaction de l’expertise.
Elle concerne tous les métiers, c’est pour ça que certaines personnes déclarent apprécier leur boulot alors que les métiers ne font a priori pas rêver vu de l’extérieur.
Cal Newport recommande de ne pas attendre d’être passionné pour investir dans sa formation. Choisissez un domaine en accord avec vos capacités naturelles, identifiez les compétences rares et demandées, puis concentrez-vous pour devenir bon. Vraiment bon. « Tellement bon qu’ils ne pourront pas vous ignorer ». Ces compétences rares et demandées, parfaitement exécutées, vous permettront de négocier salaire, train de vie et autonomie.
Je vois les élèves qui appliquent ces principes changer très rapidement. De perdus et passifs, ils deviennent curieux. Et ils trouvent des points d’accroche.
Six mois plus tard, ils n’ont pas de réponse définitive à « tu veux faire quoi ? ». Mais ils ont des contacts, des projets, des compétences en construction. Ils ne sont plus en attente.
Vous n’avez pas besoin de voir toute la route. Allumez les phares. Les cinquante mètres devant vous suffisent.
Cette semaine, interrogez une personne (un parent, un ami, un voisin, un prof) sur son expérience, demandez-lui conseil. C’est votre première étape.